Analyses et études

Présidentielle 2027 : un même programme peut sembler tenable ou non selon les hypothèses du modèle économique

Entre 2022 et 2024, deux modèles ont donné des effets opposés sur la dette pour des programmes de gauche proches. Des économistes demandent que les hypothèses

Caroline Fontanel Par Caroline Fontanel
Présidentielle 2027 : un même programme peut sembler tenable ou non selon les hypothèses du modèle économique
Un ordinateur portable et une feuille imprimée affichent des graphiques de données sur une table de bureau.

En bref

  • Les programmes présidentiels de 2027 passeront au crible de modèles macroéconomiques.
  • En 2022 et 2024, deux modèles ont jugé de façon opposée l’effet sur la dette de programmes de gauche proches.
  • Un même scénario climatique européen donne un PIB 2050 en baisse ou en hausse selon le modèle utilisé.
  • Les auteurs proposent un inventaire public des modèles et le recours à deux traditions de modélisation.

Avant même que les candidats débattent, un verdict technique risque de trancher pour eux. Le qualificatif de « sérieux » ou d’« intenable » accolé à un programme dépend largement de paramètres que personne ne discute publiquement, soutiennent des économistes dans une tribune publiée par The Conversation France le 11 octobre 2026. Leur thèse : rendre ces choix visibles relève de l’exigence démocratique, pas du raffinement d’experts.

Le précédent est parlant. En 2022 puis en 2024, deux outils de simulation ont examiné des programmes de gauche très proches. Le premier voyait l’endettement public grimper de plus de cinq points de PIB, le second le voyait reculer de dix points. Soit un écart de plus de quinze points, imputable pour l’essentiel à la mécanique des modèles plutôt qu’aux mesures elles-mêmes.

Des instruments puissants, rarement neutres

Un modèle macroéconomique articule de manière cohérente des grandeurs comme l’emploi, la production ou la hausse des prix. On s’en sert pour anticiper l’impact d’une réforme, éclairer les mécanismes à l’œuvre, arbitrer entre des objectifs qui se contredisent ou mesurer l’incertitude. Ministères, Insee, Banque de France et laboratoires universitaires y recourent en France.

Les auteurs rappellent aussi un échec fondateur : avant 2008, les modèles d’équilibre n’ont pas anticipé la crise, car ils ne décrivaient pas finement la finance ni le risque de défaut. Un modèle ne renseigne que sur ce qu’il représente. Le statisticien George Box l’avait formulé ainsi :

« Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles »

George Box, statisticien

Trois réglages qui orientent le verdict

Selon la tribune, trois familles d’hypothèses pèsent particulièrement sur les résultats :

  • L’agent représentatif. Nombre de modèles d’équilibre général employés en France résument ménages et entreprises à un « Français moyen ». Une réforme peut alors sembler favorable à tous tout en pénalisant inégalement riches et pauvres.
  • L’élasticité de substitution. Pour la transition écologique, beaucoup de modèles supposent que les entreprises remplacent les énergies fossiles par des sources décarbonées selon un paramètre fixé d’avance. Plus sa valeur est forte, plus la transition semble aisée et peu coûteuse.
  • La clôture du modèle. Il faut choisir quelles variables restent fixes et lesquelles bougent : l’épargne limite-t-elle l’investissement ou l’inverse, les salaires sont-ils souples ou rigides ? Devant un même choc, un modèle ajustera par les salaires, un autre par l’emploi.

Bruxelles, un scénario et deux conclusions

La Commission européenne illustre le phénomène. Pour sa stratégie de neutralité carbone à l’horizon 2050, elle soumet les mêmes scénarios, avec les mêmes objectifs climatiques et les mêmes montants d’investissement, à plusieurs modèles. GEM-E3 raisonne dans une économie où aucune ressource n’est oisive. E3ME suppose au contraire des capacités inemployées et un investissement qui peut se financer sans épargne préalable.

-1,3 %PIB 2050 face au scénario de référence, selon GEM-E3
+2,2 %PIB 2050 face au scénario de référence, selon E3ME
Modèle Hypothèse sur l’économie Conséquence de la dépense de transition
GEM-E3 Pas de ressource inemployée Les moyens mobilisés sont retirés à d’autres secteurs
E3ME Chômeurs et capacités disponibles La dépense active des moyens auparavant inutilisés

Ouvrir la boîte noire avant la campagne

Les chercheurs avancent deux pistes. D’abord, chaque institution publierait la liste des modèles qu’elle utilise, en précisant lesquels ont servi à chaque évaluation. Une fiche normalisée décrirait pour chacun sa nature, sa vocation, sa calibration, ses hypothèses clés et ses limites connues.

Ensuite, toute évaluation mobiliserait au moins deux écoles de modélisation différentes. L’exercice a déjà cours ailleurs : la plateforme IPBES combine treize modèles très hétérogènes pour suivre l’évolution de la biodiversité. Les auteurs ne prétendent pas pour autant obtenir des outils neutres, ce qu’ils jugent impossible ; ils visent des hypothèses que chacun peut lire et contester.

Photo à la une. Source : Pexels. Photographe : Kampus Production. Licence Pexels.